George Eliot [
Silas Marner],
Nathaniel Hawthorne [
La Maison
aux sept pignons], ou, plus près de nous, Alice
Hoffman [
La Lune Tortue],
Scott Turow [
Présumé
innocent], Kem Nunn [
La
Reine de Pomona], et bien d'autres encore dont les
romans à énigme ou à suspense ont résisté
et résisteront à l'usure du temps.
Ce genre littéraire offre à l'écrivain
une structure naturelle, et c'est peut-être parce qu'elle
existe d'emblée qu'un auteur néophyte et mal
informé peut le considérer comme étant
un genre mineur. La structure est généralement
la même : un événement grave [un meurtre,
par exemple] s'est produit ou menace de se produire ; ou bien
le lecteur se trouve confronté à un problème
dramatique. Dans tous les cas, il faut proposer une solution
dans les dernières pages du livre. Pourtant c'est l'utilisation
que chaque auteur fait de cette structure naturelle qui peut
tout modifier et transformer la fiction en classique littéraire.
Fort de cette structure préexistante, l'auteur d'une
énigme ou d'un suspense peut choisir de ne livrer au
lecteur qu'un squelette de roman, et néanmoins réussir
à construire une histoire qui le divertisse et aiguise
sa perspicacité. Dans ce genre de livres, le héros
ou l'héroïne - qu'il s'agisse d'un espion, d'un
policier, d'un privé, d'un agent du FBI ou encore d'un
détective amateur - avance vers le dénouement,
sur un chemin pavé d'embûches, d'indices, de
chausse-trapes et de conflits.
Mais l'auteur peut aussi « humaniser » ce squelette,
y greffer les organes, les muscles et la chair. En l'occurrence
une intrigue secondaire, une thématique, des personnages,
des problèmes de société et des rapports
humains à la psychologie complexe. Je suis intimement
persuadée que ce sont les romans inspirés par
cette dernière démarche qui résistent
à l'usure du temps et dépassent les limites
d'un genre parce qu'ils en ont refusé le carcan et
transformé les règles.
Ecrire un suspense ou une énigme qui soit un «
vrai roman », cela consiste essentiellement à
dépeindre des personnages. Dans de tels livres, ce
sont les protagonistes et les situations qu'ils engendrent
qui font progresser l'histoire, et non l'inverse. Ils n'ont
pas pour vocation d'être les éléments
figés d'un drame fabriqué de toutes pièces,
dont la valeur, révélée in fine, ne tient
qu'à un unique et indéchiffrable indice ou à
une conclusion en forme d' « eurêka ! ».
Les romans à énigme ou à suspense qui
sont de « vrais romans » finissent comme ils avaient
commencé : en scrutant le cœur des hommes - et
ce qu'il recèle de conflits, de désespoir, de
paix, d'angoisse, d'amour, de bonheur, de peur.
Lorsqu'un écrivain décide d'écrire un
roman de ce type, c'est avec l'ambition d'aller au-delà
de la simple mécanique de l'intrigue, de renoncer à
la tentation d'adhérer à une formule toute faite,
et de prendre des risques. Il choisit de partir du personnage
et d'en faire l'axe autour duquel s'élèvent
les centaines de pages et les milliers de mots qui suivront.
C'est ce que j'ai tenté de faire dans mes romans, que
l'on qualifie tour à tour de romans psychologiques,
de romans policiers, d'enquêtes policières, de
romans à l'anglaise, mais qui sont toujours - à
mon sens, du moins - de « vrais romans ».
« Lorsque je construis un personnage, c’est une personne
que je crée » |
|
Lorsque
je construis un personnage, c'est une personne que
je crée. Je commence par lui choisir un nom,
en sachant que ce choix influencera beaucoup la perception
que le lecteur en aura. Ainsi, pour que la victime
de Mal d'enfant apparaisse comme un pasteur de campagne
doux et pensif, je l'ai appelée Robin Sage. |
Une fois que mes personnages ont un nom, je m'attache à
leur façonner une personnalité, à leur
donner une réalité palpable. Chacun se voit
attribuer un besoin fondamental [la marque de tout être
humain] qui le caractérise. Par exemple être
considéré comme quelqu'un de compétent,
savoir se dominer ou chercher à dominer les autres,
ou encore éprouver un sentiment d'appartenance, d'utilité.
Cette personnalité est construite à partir d'éléments
biographiques qui ne figureront pas nécessairement
dans le roman, mais qui font partie du travail préalable
à sa rédaction. Ce sont les relations familiales
du personnage, ses amitiés, son éducation, tous
les événements qui ont jalonné sa vie,
et tous les manques dont il a souffert, consciemment ou non.
C'est dans ce cadre que se dessine son paysage intérieur
: son comportement envers les autres personnages, la ligne
de conduite qu'il suit tout au long du roman, ses réactions
au stress, ses sentiments et ses émotions face aux
différentes situations qu'il rencontre. A cela s'ajoutent
les détails narratifs qui procurent au lecteur un éclairage
plus direct sur le personnage : tel vêtement, que l'on
trouve étrange chez un adolescent, mais qui a appartenu
à son père absent, l'anneau d'argent que porte
au nez la fille toujours en noir, une moustache qui dissimule
mal un bec-de-lièvre, un salon impeccable, sans un
grain de poussière, des ongles rongés, l'attirance
pour des objets d'art, la musique, la marque d'une voiture,
la collection de tasses à thé disposées
sur une étagère avec amour. Le personnage est
doté d'un lieu de naissance, d'une place dans la société
et au sein de sa propre famille.
Il est décrit physiquement, mentalement, psychologiquement
et affectivement. C'est alors seulement qu'il peut prendre
vie.
Mais mon travail préliminaire ne s'arrête
pas là. Comme les personnages ne peuvent
évoluer dans un espace sans limites,
il me faut créer pour eux un espace fini
: le cadre. L'assemblage du cadre peut être
relativement facile. Ca a été
le cas pour
Enquête
dans le brouillard et le village
du Yorkshire, Keldale, où elle se déroule.
Deux pubs, une auberge, la tombe d'un nouveau-né
dans un cimetière et une immense abbaye
en ruine peuplée d'anciennes légendes
de l'époque de Cromwell. Ayant vu quantité
de villages et d'abbayes de ce genre quand j'étais
dans le Yorkshire, il ne me restait plus qu'à
réunir mes photographies et à
situer les lieux de l'action.
Dans d'autres cas, ce peut être une véritable
gageure, comme quand il s'est agi de créer Bredgar
Chambers, la
public school
fondée par Henri VII dans le West Sussex, qui sert
de cadre à Cérémonies barbares. Il me
fallait ici connaître la topographie précise
des lieux - la grande chapelle, le réfectoire, les
maisons où logent les élèves, la cour,
etc. -, puis me plonger totalement dans l'univers très
particulier des écoles privées anglaises afin
d'être capable de bâtir pour mon roman un espace
fini authentique, correspondant en tous points à ce
que j'avais en tête.
Il est arrivé aussi que je doive faire revivre un lieu
déjà existant, en me contentant de donner un
tracé, un contour différent à ses rues
et ses bâtiments. C'est ce qui s'est passé avec
Pour solde de tout compte. Une fois le cadre et les personnages
bien en main, je commence à esquisser l'intrigue.
« Parfois, j’ébauche le plan à
grands traits, et j’établis une première
liste qui me serviront de guide. » |
|
Parfois,
j'ébauche le plan à grands traits, et
j'établis une première liste de scènes
qui me serviront de guide. D'autres fois, je fais
un plan détaillé de toute l'intrigue,
qui comporte des scènes entières du
roman, avec leurs descriptions et leurs dialogues.
Il se peut aussi que je chemine à tâtons,
laissant une scène initiale ou ce que j'entrevois
d'un personnage me dicter la suite. |
L'histoire que je raconte est en fin de compte le fruit de
tout cela : ces personnages créés dans mon imagination
à partir du noyau initial assassin-victime-mobile ;
ce cadre auquel j'ai œuvré comme un démiurge
; cette intrigue dont je ne cesse de douter, mais que je suis
bien décidée à faire progresser. Et lorsque
j'y mets le point final, si c'est pour moi une réussite,
l'histoire doit posséder une intrigue, une intrigue
secondaire, des personnages en conflit avec eux-mêmes
et avec les autres, une thématique, une dimension dramatique,
des moments de réflexion et d'analyse, un décor,
un cadre, des métaphores, des allusions. C'est alors
ce que j'appelle un « vrai roman ».